Mécanisation

Elle était toujours stressée, toujours fatiguée mentalement et physiquement. Elle était déchirée par ses multiples vies. Il n’est pas facile de, porter, pendant quelques heures, le déguisement de mère de famille; plus tard, celui de femme au travail; ensuite, l’habit de femme mariée. On ne peut surtout pas s’arrêter pour se reposer. Oh non! Lorsqu’on se repose, on néglige ses responsabilités. Lorsqu’on ne porte pas un Femme cyborguedes multiples costumes, le désordre arrive comme un ouragan. Il est évident qu’elle brûlait la chandelle par les deux bouts. Elle était désespérée par sa situation; elle croyait que la meilleure façon d’y remédier était de sombrer, de se laisser consumer par le travail pour ne plus avoir à penser à sa fatigue.

 

En allant au travail, elle vit que tous ses collègues paraissaient tristes.  Le patron avait une mauvaise nouvelle à lui annoncer : la compagnie avait fait faillite. Oh! mon Dieu! C’était une triste nouvelle en effet! Si elle n’avait plus de travail, comment pourrait-t-elle chasser ses idées noires, ses questions sur la fatigue? Le soir, dans son lit, son mari lui demanda « Chérie, qu’est-ce qui ne va pas ? ». Elle ne répondit pas. Elle demeura assise dans son lit avec un regard vide. Elle pensait à une nouvelle manière de sombrer dans le travail, de ne plus penser à ce cercle vicieux des changements de rôles et à sa fatigue. Le fait qu’elle pensait était, pour elle, un signe de chute.

 

Le lendemain, elle se mit à marcher de gauche à droite, de haut en bas, du nord au sud, du nord-est au sud-ouest en passant le balai pour nettoyer un sol déjà impeccablement propre. Elle cuisina un déjeuner grandiose, idéal pour un banquet, alors que le seul pour qui elle devait cuisiner était son fils de dix ans. Celui-ci lui demanda : « Maman, pourquoi travailles-tu quand on n’en a pas besoin ?». Ah! cette petite vermine! Les enfants sont de véritables bêtes de cheptel! Et si ingrats! Ils se gavent, ils courent partout et crient comme des bêtes. Ils ne pensent qu’à eux-mêmes. En plus, les bêtes produisent du lait, des œufs, de la viande et du cuir. Les enfants, eux, ne procurent que des maux de têtes et de la fatigue. La mère, continua de plus belle ses activités de machine, sans répondre à son enfant qui l’avait forcé à penser, à marcher avec des pas lourds.

 

Le soir suivant, elle continua ses activités, mais de plus en plus exagérément. Elle n’avait même pas eu le temps d’aller au lit la nuit précédente. Elle n’en avait plus besoin. Son mari descendit dans la cuisine et vit un dégât atroce : la nourriture était brûlée, du mélange à gâteau coulait sur les murs, l’évier débordait, la lessive mouillée traînait sur le sol et une série de vis, d’engrenages et de ressorts traçait un  chemin vers le sous-sol. Le mari suivit le chemin et vit sa femme. Elle ne pensait plus. Elle était grise métallique. Des étincelles lui sortaient de l’épaule, son bras pendait et le couvercle de son ventre était ouvert. À l’intérieur, il vit des fils électriques à la place des intestins et au lieu d’un cœur, une pierre.

Note : J’ai écrit cette nouvelle en 2007. Je l’ai présenté sur scène au spectacle « La fête de la lecture » au Collège Montmorency la même année. Elle a été écrite en tant qu’hommage à « Votre appel est important » de Normand de Bellefeuille. C’était la première histoire que j’ai présenté en public de ma vie. Après avoir vu ma prestation, deux de mes amis les plus intimes m’ont encouragé a devenir écrivain. Je leur serai toujours reconnaissant pour leur soutien.

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